Santé mentale, grande cause nationale :
« Les enjeux de formation sont nombreux pour la FPH »
ENTRETIEN
Les études conduites depuis la sortie de la crise sanitaire montrent que la santé mentale des Français s’est dégradée, et le Gouvernement a érigé le sujet en Grande cause nationale pour 2025. Afin d’accompagner les agents de la FPH dans la prise en charge des publics concernés, l’ANFH a déployé plusieurs actions d’envergure nationale, parmi lesquelles une formation aux premiers secours en santé mentale dont ont bénéficié plus de 150 groupes pluriprofessionnels depuis 2021. Chargée de mission santé mentale et psychiatrie à la Direction générale de l’offre de soins (DGOS) du ministère de la Santé et de l’Accès aux soins, Emma Luccioni aborde le contexte et les enjeux en matière de formation professionnelle. Elle est accompagnée d’Hélène Tiriau, cheffe de projet formation continue des professions de santé.
Dans quel contexte le Gouvernement a-t-il fait de la santé mentale une grande cause nationale ?
Emma Luccioni : longtemps restée tabou, la santé mentale est pourtant un véritable enjeu de santé publique. Chaque année, une personne sur cinq est touchée par un trouble psychique. La crise du Covid-19 a mis le phénomène en lumière, en entraînant une augmentation de ces troubles dans la population, notamment chez les jeunes. Ces dernières années, la mobilisation a été large : des Assises de la santé mentale et de la psychiatrie ont été organisées en septembre 2021, des parlementaires se sont saisis du sujet, tandis que de nombreux acteurs du champ de la santé mentale, du médico-social et de la psychiatrie se sont rassemblés au sein d’un mouvement en faveur d’une Grande cause nationale.
Hélène Tiriau : avec les périodes de confinement liées à la crise sanitaire, des besoins de socialisation essentiels n’ont pu être satisfaits, entre autres pour les jeunes populations. Et malgré le développement de la téléconsultation, la période n’a pas facilité le suivi des patients. On en observe les conséquences chez certaines classes d’âge, avec une augmentation significative du besoin d’hospitalisation et davantage de patients présentant des troubles psychiatriques, comme la schizophrénie, dont la prise en charge a pu pâtir de ce suivi plus compliqué.
Emma Luccioni : j’ajoute que même avant le Covid-19, la prévalence des troubles était déjà importante dans la population. La santé mentale est le premier poste de dépense de l’Assurance Maladie et on a vu la consommation de psychotropes exploser, notamment chez les jeunes. À la suite des Assises de la santé mentale et de la psychiatrie de 2021, beaucoup d’actions ont été mises en œuvre pour renforcer les différents dispositifs de prise en charge.
« Il y a beaucoup à faire pour améliorer le repérage des pathologies mentales »
Quels sont les principaux enjeux de formation professionnelle dans la FPH ?
Emma Luccioni : ils sont nombreux. Le repérage est un sujet majeur, sachant qu’il est rendu difficile par les difficultés de diagnostics de ces troubles psychiques... L’auto-stigmatisation des personnes vis-à-vis de leurs troubles et de leurs pathologies renforce ces difficultés.
Hélène Tiriau : en matière de repérage, la formation mérite aussi d’être orientée vers la prise en charge des jeunes et des personnes âgées. Elles présentent des troubles spécifiques, appelant un développement des compétences de repérage et de prise en charge indispensables pour les professionnels en charge de ces publics.
Emma Luccioni : Un autre enjeu est de former le plus de professionnels possibles aux premiers secours en santé mentale, au premier rang desquels les agents au contact des personnes les plus vulnérables, dans les établissements médico-sociaux, au sein de l’Aide sociale à l’enfance ou encore de l’Éducation nationale.
Enfin, le manque d’information en santé mentale et la stigmatisation des troubles mentaux constituent une perte de chance, car ils entraînent un retard du diagnostic et peuvent constituer un obstacle à l’accès aux soins. La formation est un levier de lutte contre la stigmatisation des pathologies mentales.
Hélène Tiriau : la formation sur les troubles psychiques peut également être étendue à de nouveaux types de métiers, comme les infirmiers en pratique avancée. Outiller le plus grand nombre d’agents est aussi un enjeu en matière de Qualité de vie et conditions de travail (QVCT), car il n’est pas toujours simple d’adopter les bonnes postures face à des comportements d’impatience, voire d’agressivité de la part des patients. Cela concerne bien sûr la psychiatrie, mais globalement tous les services.
Enfin, on a tendance à sous-estimer l’importance de l’aide par les pairs. La transmission de connaissances des professionnels expérimentés aux professionnels plus jeunes est essentielle et à faciliter. Ce sujet fait l’objet d’actions de formation dédiées.
« Les soignants doivent eux aussi pouvoir exprimer un mal-être »
La santé mentale des agents de la FPH eux-mêmes, n’est-ce pas également un enjeu ?
Hélène Tiriau : tout à fait. Il est parfois difficile d’admettre avoir besoin de se soigner lorsque l’on est soi-même soignant. La santé des professionnels et étudiants en santé de la FPH est une priorité de la Grande cause nationale.
Emma Luccioni : la Direction de la recherche, de l’évaluation, des études et des statistiques (DREES) a publié une étude sur la santé mentale des personnels hospitaliers à l’été 2021, en la comparant à celle de l’ensemble de la population en emploi. Cette étude a mis en évidence que le personnel hospitalier déclare plus souvent des symptômes de dépression et d’anxiété que l’ensemble des personnes en emploi, et qu’il déclare aussi davantage un besoin d’aide pour des difficultés psychologiques. Comme l’ensemble de la population, les soignants doivent pouvoir exprimer un mal-être, bénéficier de dispositifs de repérage et de prise en charge. Les premiers secours en santé mentale concernent aussi les agents, pour permettre une réponse la plus précoce possible à leurs difficultés. Dans ces métiers, c’est aussi un enjeu de fidélisation.